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Mener un projet de co-habitat en auto-construction à Chalonnes-sur-Loire
Comment construire à moindres frais un habitat écologique et partagé, adapté au bien-vieillir ? Deux couples d’amis, Claude et André Godin, 70 ans, et Geneviève et Michel Chevrollier, 69 ans, ont apporté à cette question une réponse atypique : ensemble, ils ont construit à Chalonnes-sur-Loire deux maisons en ossature bois, reliées par une partie commune et complétées par une troisième maison existant précédemment sur le terrain. Baptisé « La Graineterie », ce triptyque constitue à la fois leur lieu de co-habitat et un logement à dimension sociale.

D’où vous est venue cette idée ?
Elle est née fin 2013 lors d’une discussion, durant une balade. Nous habitions de grandes maisons à la campagne, nos enfants (Claude et André en ont cinq, Geneviève et Michel quatre) étaient partis, et nous approchions de la retraite. Donc nous voulions à la fois nous rapprocher de la ville et des services, nous retrouver à plusieurs afin de ne pas vieillir isolés et éviter de peser sur nos enfants. Comme nous sommes amis de longue date, l’idée de le faire ensemble s’est installée naturellement. Et sans attendre, tant que nous avions la santé et l’énergie nécessaires !
Et pour l’auto-construction ?
Cette envie était présente dans un coin de notre tête depuis longtemps, Nous voulions démontrer que l’on peut construire à moindre coût et vivre dans une logique solidaire. C’est une composante forte de notre projet.
Avez-vous proposé à d’autres personnes de rejoindre votre projet ?
Oui, nous avons notamment proposé à quelques jeunes de s’y associer. Mais nous avons été confrontés à deux réalités : d’une part, nous voulions rester à petite échelle, trois ou quatre ménages au maximum. D’autres parts, nous avons réalisé que l’auto-construction ne convient pas forcément à des jeunes car cela nécessite beaucoup de disponibilité. Donc nous nous sommes lancés entre nous.

Par quoi avez-vous commencé ?
Sans attendre, nous avons démarré la fabrication des briques de terre crue, la récupération des bouchons de liège (ensuite broyés pour faire de l’isolant), et la recherche des arbres pour l’ossature.
Pendant ce temps, nous avons cherché un statut juridique adapté à notre vision des choses. Ça n’a pas été simple ! En réaction à la spéculation immobilière, nous aurions souhaité une coopérative, qui correspondait mieux à nos valeurs, cela n’a pas été possible. Nous avons consulté des conseillers juridiques, des avocats… cela nous a pris du temps car c’était vraiment nouveau à l’époque. Finalement nous avons monté une SCI et rédigé une charte coopérative qui a une valeur morale, non juridique.
Comment avez-vous trouvé le terrain ?
Ça n’a pas été une mince affaire ! Nous visions Chalonnes, en particulier le quartier de la gare, pour limiter les déplacements en voiture et anticiper une moindre autonomie. Nous cherchions un terrain nu, au calme. C’était introuvable et cher ! Après plus d’un an de recherches, nous sommes passés par hasard devant une maison à vendre, avec un grand jardin. Nous l’avons achetée en juillet 2015, après avoir fait valider par l’architecte la possibilité de construire nos modules sur le terrain. La maison, avec son garage-atelier, nous permettait de disposer d’une zone de travail confortable, ça nous a bien aidés !
Vous évoquez votre architecte : est-il nécessaire d’en prendre un en auto-construction ?
Non, c’était un choix de notre part, pour être certains d’obtenir le permis de construire, sécuriser la partie administrative et la conception. Nous voulions nous rapprocher d’une forme de yourte, avec de la rondeur et de la personnalité. Nous avons fait appel à Rudy Château, architecte de Verrières-en-Anjou expérimenté en co-habitat. Il nous a été d’une grande aide ! Non seulement il a dessiné les plans des modules, en respectant notre budget, mais il a soulevé toutes les bonnes questions et nous a poussés à dialoguer en profondeur, en croisant la raison et le cœur…on peut dire qu’il a agi en véritable médiateur ! Finalement chaque maison est constituée de deux octogones assemblés par le milieu, d’une surface de 65 m2 au sol avec une mezzanine de 30 m2. Les deux maisons sont disposées en V et reliées par une pièce commune.
Comment vous êtes-vous procuré les matériaux ?
Nous les avons récupérés peu à peu en attendant le permis de construire, en faisant appel au maximum à des relations locales : la pierre vient des Deux-Sèvres, la paille nous a été fournie par des agriculteurs de Mauges-sur-Loire, les briques sont faites avec la terre de nos jardins (nous en avons fabriqué 2000 !), nous avons récupéré des bambous auprès de particuliers… et pour le bois, nous avons eu la chance de trouver quelqu’un qui avait une châtaigneraie à 10 km d’ici et ne trouvait pas d’acheteur pour ses arbres les plus âgés, hauts de 20 mètres. Nous en avons coupé et équarri une soixantaine nous-mêmes, à la main, à l’ancienne… ça nous a pris tout un hiver !
Comment se sont déroulés les travaux ?
L’architecte ayant pleinement joué son rôle, le permis de construire a été accordé en novembre 2016 sans souci particulier, et nous avons débuté les travaux en janvier 2017. Nous avons creusé les fondations et les tranchées d’évacuation avec une pelleteuse et à la main, installé les réseaux, posé des fondations en pierre, planté les poteaux porteurs à 70 cm de profondeur pour aller jusqu’à la roche. Nous avons préparé toute la charpente en atelier pendant l’hiver. Le gendre d’un couple, qui est maçon, a prêté une grue pour réaliser l’élévation des maisons. Vient ensuite le remplissage des murs : les bottes de paille sont insérées entre deux structures porteuses jumelées d’une quarantaine de centimètres d’épaisseur. Les deux faces sont enduites d’un mélange de chaux et chanvre, puis l’extérieur est habillé d’un enduit de finition à la chaux ou de bardage bois, selon l’exposition aux éléments naturels. Enfin, toutes les cloisons intérieures sont montées en terre crue. Cela donne des maisons très légères et souples, n’utilisant pratiquement pas de ciment et d’acier.

Comment avez-vous acquis les savoir-faire nécessaires ?
Michel et André sont tous deux des bricoleurs avertis, habitués à travailler le bois. Pour ce qu’ils ne savaient pas faire, comme l’équarrissage, ils ont pris contact avec des artisans et suivi des stages. Nous avions aussi des personnes ressources, et nous avons passé beaucoup de temps en recherches sur internet. Sur certains postes spécifiques, comme les soudures sur la zinguerie, la plomberie ou la validation et le raccordement du réseau électrique, nous avons fait intervenir des artisans ouverts à la démarche d’auto-construction, qui ont été très aidants. Plusieurs personnes de notre entourage sont venues donner un coup de main ponctuel, le plus gros chantier « participatif » étant la pose des dalles chaux chanvre qui a mobilisé une dizaine de personnes.
Est-ce intéressant sur le plan financier ?
Oui, cela n’a rien à voir avec une construction traditionnelle ! Nous avons pu financer par nous-mêmes la construction des structures, jusqu’à la toiture, avec 30 000 €. Par exemple, l’ensemble de la paille a couté 600 €, le bois pour l’ossature 700 €…Ensuite nous avons vendu notre maison pour continuer, c’était prévu. Finalement cela reste beaucoup moins cher que de faire construire ou de rénover de l’existant.
Combien de temps a duré la construction ?
Quatre ans et demi : on est entrés dans les maisons en août 2021. Le Covid nous a un peu ralenti, mais de toute façon nous n’avions pas mis de délai précis pour ne pas être sous pression.
Quelles ont été vos impressions en vous installant ?
Au début, c’était encore un peu le camping, nous n’avions pas d’escalier par exemple. Mais nous avons tout de suite ressenti un réel bien-être. Les murs en terre et paille sont très isolants et respirants, il n’y a aucune condensation intérieure et le confort phonique est remarquable. Les maisons sont très faciles à chauffer, un petit poêle ou une petite cuisinière à bois suffisent. Et l’été c’est bien régulé. C’est confortable, agréable à vivre, économique… et très lumineux, car la forme octogonale nous donne du soleil toute la journée. Bref, c’est encore mieux que ce que nous imaginions !
Vous y êtes donc depuis cinq ans : comment vivez-vous votre co-habitat au quotidien ?
Nous avons chacun notre « chez nous » mais nous partageons beaucoup de choses : les chantiers, l’outillage, les marchés, les légumes frais… nous mangeons ensemble tous les midis en semaine, dans la salle commune, quand la température le permet. Ce qui est fondamental, c’est d’avoir les mêmes valeurs, d’être d’accord sur le fond et sur les aspects financiers. Et si parfois certains sujets nécessitent une discussion, on se retrouve autour de la table pour mettre les choses à plat et s’accorder sur une solution qui convienne à tout le monde. C’est important de se parler !
Qu’est devenue « l’ancienne maison », celle qui était déjà sur le terrain ?
Elle remplit son rôle de « logement solidaire » et n’a jamais été vide ! Entre 2015 et 2019, elle a hébergé des familles de migrants venues de Géorgie et d’Arménie et accueillies en France par l’association « Pour Toit ». Puis Claude et André y ont vécu pendant un an, durant les travaux, après la vente de leur maison. Après quoi la maison a hébergé plusieurs jeunes dans le cadre du dispositif « Habitat jeunes »*. Depuis quelque temps elle est habitée par l’un des couples fondateurs du projet d’habitat partagé « Pouss’Coop» à Rochefort-sur-Loire, en attendant que leurs maisons soient achevées. Nous reviendrons ensuite certainement à « Habitat jeunes ». À terme, nous envisageons qu’elle puisse servir d’hébergement à une aide-ménagère ou à une auxiliaire de vie si le besoin se fait sentir.
En conclusion, quels conseils donneriez-vous à des personnes qui envisageraient de se lancer dans un projet similaire ?
Nous avons eu la chance de réaliser notre projet dans des conditions exceptionnelles : nous avions des maisons à vendre pour financer le chantier et n’avions plus d’enfants à charge, nous étions déjà amis depuis longtemps, nos expériences nous avaient permis de cumuler des compétences techniques… Et puis étant à la retraite, nous avions du temps disponible. Dans la réalité, il faut bien intégrer le fait que l’auto-construction c’est extrêmement mobilisant ! Cela peut être très lourd si on n’est pas bien préparé et accompagné. Il est aussi important d’anticiper la part de risque physique, car on travaille souvent en hauteur, avec du matériel de récupération. Tout cela est à prendre en compte. Enfin, pour l’aspect co-habitat, le point essentiel est d’avoir la même vision du monde.
* dispositif d’hébergement temporaire chez l’habitant, avec l’association Habitat jeunes David d’Angers

Des projets qui ont du sens au niveau humain, environnemental et social
Rudy Château n’est pas un architecte comme les autres. Après avoir commencé sa carrière comme artisan menuisier, il obtient son diplôme d’architecte-urbaniste à l’école de Versailles en 2001. Il travaille pendant une dizaine d’années dans deux agences, à Paris puis au Plessis Macé, notamment sur des projets d’écoquartiers et de quartiers sociaux en renouvellement urbain.
Particulièrement intéressé par la notion de réversibilité de l’habitat afin de minimiser la trace laissée par le bâti sur l’espace naturel – il a mené des projets de recherche sur ce thème avec l’ADEME – il décide en 2012 de créer sa propre agence, avec un objectif clair : mettre en place des projets écologiques intégrant une participation réelle des futurs habitants, dans une démarche collaborative poussée.
Ce goût prononcé pour la coopération l’amène naturellement à accompagner de nombreux projets d’habitat participatif et d’auto-construction comme La Graineterie à Chalonnes-sur-Loire, mais aussi Pouss’Coop à Rochefort-sur-Loire, Ecolodo à Pellouailles-les-Vignes ou encore Soleil Levant à Saint-Nazaire. Il nous partage son regard sur ce type d’initiatives.
L’auto-construction : une montée en compétences enrichissante mais exigeante
« Bien entendu, l’auto-construction permet de bâtir à moindre coût et dans une logique écologique (matériaux biosourcés ou de réemploi, approvisionnements locaux, sobriété énergétique…), sans compter la fierté d’avoir réalisé son propre logement. Et l’habitat partagé répond à des valeurs et des aspirations légitimes comme le bien-vieillir, le soutien intergénérationnel ou l’action solidaire.
Mais se lancer dans de tels projets nécessite des efforts très conséquents, voire un travail sur soi, dont il faut bien mesurer l’ampleur ! Il faut être capable de prendre des risques à plusieurs, de travailler ensemble, de se confronter aux aspects financiers, juridiques, administratifs, d’encaisser aussi les inévitables rebondissements, déconvenues et difficultés de toute nature, de gérer les moments de tension… Il faut aussi savoir trouver les ressources aidantes, les réseaux, les conseils de professionnels, les artisans… Enfin, pour citer l’une des participantes du projet Pouss’Coop, il ne faut pas oublier d’organiser des temps de fête pour célébrer cet engagement collectif, relancer l’enthousiasme et cimenter l’équipe ! Cela demande ténacité et résilience, durant plusieurs années !
Statistiquement, plus de la moitié des projets d’auto-construction se termine par un divorce… C’est pourquoi, lorsque des porteurs de projet viennent me solliciter, ma responsabilité est d’estimer s’ils ont réellement la capacité nécessaire en termes de compétences, de situation familiale, financière et professionnelle, de capacité à travailler ensemble, de soutiens, etc. »
L’importance du partenariat avec l’architecte
Je me positionne véritablement en coopération avec mes clients. Mon expertise me permet de les guider le mieux possible en fonction des contraintes budgétaires, techniques, réglementaires, environnementales, etc. Je leur transmets beaucoup d’informations pour qu’ils comprennent les enjeux, les règles, les difficultés. Par exemple, pour La Graineterie, il fallait concilier leurs aspirations – à la fois la problématique du bien vieillir chez soi, les aspects écologiques, la dynamique d’auto-construction et la dimension solidaire et sociale avec la troisième maison – et les contraintes spécifiques liées au dessin hexagonal des maisons et à l’environnement urbain. C’est pourquoi nous avons pris beaucoup de temps pour nous réunir, réfléchir, obtenir des réponses. L’essentiel est de parvenir aux compromis les plus satisfaisants, en toute connaissance de cause. »
Construire un habitat qui conjugue confort et sobriété
« Généralement, les maisons bioclimatiques possèdent une grande inertie thermique du fait des matériaux et des techniques mis en œuvre. Elles offrent donc un haut niveau de confort été comme hiver, sans climatisation et avec très peu de chauffage. Associé à l’auto-construction, cet agrément se double de la fierté d’avoir mené à terme le projet, d’avoir trouvé des matériaux locaux et biosourcés, développé des savoir-faire, tissé des liens avec des artisans locaux qui travaillent dans la même philosophie… sans compter les relations qui se nouent avec les voisins. »
L’habitat participatif, une tendance qui se confirme
« Les premiers projets d’habitat participatif, comportant une part plus ou moins importante d’auto-construction, étaient très précurseurs. Ils ont permis d’acquérir un solide retour d’expérience. Des réseaux se sont constitués pour accompagner les porteurs de projets : HEP 49 pour le département, Habitat Participatif Ouest pour le grand ouest, et Habitat Participatif France au niveau national. Depuis, les projets se multiplient, portés par des groupements de particuliers, mais aussi par des collectivités locales, comme à Pellouailles où la commune a réservé une parcelle sur un écoquartier, ou encore par des constructeurs coopératifs, comme à Saint-Nazaire, ou des bailleurs sociaux. Il existe différentes solutions de montage, en fonction du contexte de chaque projet. »
La dimension sociale au cœur des projets
« La plupart des projets d’habitat partagé sont motivés par une dimension sociale affirmée. Rien que le fait de vouloir vivre ensemble, prendre des décisions collectives, apporter une valeur ajoutée environnementale, dénote un état d’esprit qui se reflète souvent dans la qualité de la vie quotidienne et dans les échanges avec les riverains. Certains vont plus loin en prévoyant un logement dédié à des actions solidaires, comme c’est le cas à La Graineterie. Cette philosophie peut aussi être intégrée dans le montage juridique, avec la forme coopérative qui facilite l’accès au logement pour des ménages modestes. »
Rudy Château : Hamosphère Architecture / 2 Chemin du Cloteau – 49480 Verrières en Anjou / 07 81 11 05 27 / vr.chateau@hotmail.fr